Mardi 4 mars 2008

/// [Coming Next]






La première saccade s’échoue au fond de mon palais, rapidement rejointe par une deuxième moins vive qui joue la valse avec ma langue. Tu cesses enfin tes assauts, te reculant comme un pantin désarticulé ou un boxeur K.O. Je reste là. Immobile. Mon cœur au gallot joue un solo épileptique dans un asile de flous et de bourrasques électriques.

Les murs du Sunset Strip reprennent peu à peu leur forme, au fur et à mesure que les effluves de ma bouche apaisée me ramènent à la réalité. Les yeux humides, je fais disparaître dans un sursaut de nausée l’amas crémeux de ton biberon de chair au léger goût d’urine, puis te rhabille comme un enfant. Après tout, tu peux bien crever comme Félix Faure, cela n’a plus d’importance. Je viens de perdre mon innocence et rien ne s’est finalement déroulé comme je l’avais prémédité.

J’avais passé les cinq dernières années à sortir la langue de ma bouche à la recherche de la tienne, mais n’avait trouvé jusque là que le tissu sec de mon oreiller. Ton visage malmenait alors mes pensées autant qu’il encerclait mon lit sur des posters en papier glacé. C’est parce que je ne me sentais seul qu’avec les autres que je m’étais mis à sculpter mon corps à coups de verres, secouant mes os à chaque nouvelle lampée. Tu étais ma rédemption.

J’avais tant imaginé être ce manche de bois encordé qui retenait toute ton attention, alors que les nuages dehors faisaient pleurer les vitres de ma chambre sous ses lapidations. Dans la jungle, terrible jungle urbaine, le lion s’était probablement suicidé, mais tu me sauvais de cette folie. Tes charismatiques mains caressaient l’air au gré des envolées, comme un arbre déchirant le ciel de ses griffes. Une âme de fond et un véritable pugilat rock. Une catharsis distillée par un brûlot. Un flot provocant l’hydrocution et balayant le vécu de tes auditeurs. Tes solos ont toujours donné une couleur atypique à ma nuit, marquant les murs de leurs empreintes. Ton trait était complexe et ce sont de grandes fresques qui jouent et se déjouent de nous. Tu n’appartenais qu’à la liberté et j’espérais alors que ces instantanés deviendraient des instants d’années.

J’avais un jour enfin décidé de rejoindre la masse de moutons indivisibles, code barre sur la nuque. Une foule docile sortant de la gueule hilare de l’usine et marchant au pas dicté de la ville. La faucheuse l’agençait méthodiquement selon un code binaire immuable : consommateur / consommé. Un bétail se rendant vers ton abattoir. Immergée dans cette armée de combustible, j’étais hypnotisée par les bras ballants de cette salle de concert, dont les néons nous dispensaient leur lumière assistée. Un âtre qui vidangeait cette macédoine humaine de façon obscène et d’où sortait des remous funk, des tourbillons rock jusqu’aux embruns folk, quand les voix ne se paraient pas hurlements.

J’étais grisée par le moment : les hymnes d’un soir, le martèlement de décibels sur le sol, les hochements de cette vague de têtes, la course avec les ombres et les lumières qui pianotaient sur ta peau. L’auditeur était pris en otage de tes sillons défrichés, restant bouche bée, vidé et conquis. Bâtant hébété le parvis. Ce n’est pas parce que la rue avait déserté les pavés mercantiles pour investir les caves qu’elle a disparu. La rumeur grondait encore et tu savais lui rendre hommage en insufflant la vie aux instruments. Ta guitare était taquine, espiègle et embrasait l’écrin. Avant de devenir ce grisonnant cinquantenaire vivant mal la dispersion de ses enfants, ton père le Rock était encore à l’époque un adolescent rebelle et insouciant. Au fond d’un camion lors d’un éreintante tournée de bars ou lors d’une jam improvisée, ceux qui l’avaient rencontré s’en souvenaient. Lunette visée sur le nez poudré, verre ou guitare à la main, il avait toujours fuit les zoos. Des radios libres aux écrivains, l’animal avait de quoi être obsédant et n’a laissé que peu de rescapés. J’ai pu le constater avec les années, il a tour à tour exprimé le refus de l’ordre moral à sa naissance, l’insouciance, le mal ou la joie de vivre, le sexe. Descendant irrévérencieux, tu semblais né de ce même sentiment d’urgence, aux essences viriles et aux volutes de fumées, avec une insolente cohérence. Avant même les CDD sexuels et les prophètes à la pelle. Tes invectives électriques explosaient et déstructuraient les poncifs du genre, tout en lui rendant hommage.

Je n’avais d'yeux que pour toi. Je me sentais femme. Sauvage. Je n’avais plus peur d’afficher mes désirs en pleine amnésie internationale. Des amis d’un soir, j’en avais plein mon cendrier. Je n’étais pas une victime et partais à la conquête de mon corps avec un appétit insatiable, mais sans vouloir servir de plat aux orgies, les fesses sur le velours et la jarretelle accrocheuse. Je n’étais pas faible, ni castrée, mais invincible. Un doigt ferme tenu en l’air. Un autre dans ma culotte. Un pic à glace dans le sac.

Avant ce soir, j’avais tant rêvé que ma tête fulmine, sentant le sang jouer au flipper dans mon corps. Ce bruit de tambour dans mes tempes, le visage crispé et le ventre affolé. J’avais tant espéré notre rencontre, cette perte de conscience et cette explosion de mon abdomen à m’en donner des crampes. Naïvement, je te comparais à un capitaine qui s’acoquine de ces vagues muses, s’amuse de ses coquines, et divague. J’avais tant songé à me réapproprier ce cri primal oublié par la génération de ma mère, et de tordre le cou à cette armée de clones féminins qui t’entourait, malmenant le rivage impassible de mes draps. Le souffle court. Les poumons bloqués. Les seins dressés comme deux petits sexes. La bouche ouverte à la recherche d’air. La lune elle-même semblant vouloir rester pour prolonger ce moment. Ca m’obsédait. Ca me grattait souvent. Comme un cancer délicieux.

Voici que cette longue attente s’achève enfin ce soir dans une sordide réalité. Je n’ai pas su prévoir ce qui vient d’arriver et ces années de préliminaires avaient, au-delà de ton foutre, un goût amer. Je n’ai pas pu simplement bâillonner les sons sortant de ta bouche avec ma langue. Il n’y a pas eu de petites embrassades dégringolant de ma joue jusqu’à mon cou. Ni de doux mots glissés dans mon ventre. Ni dégustations cannibales de nos bouches. Tu as préféré m’enchaîner mécaniquement comme les autres connes, puis t’effondrer comme une poupée morte avant de rejoindre la scène. Alors que je ne voulais qu’une chose de toi. Un unique exemplaire de tes baisers sur mes lèvres.

Je t’haine <<<

Par [JnK] - Publié dans : .
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